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Portrait

Rose-Marie Humbert et ses 55 ans de correspondance avec un officier américain

Rose-Marie Humbert a grandi à Jaulny, en Meurthe-et-Moselle. Née en 1927, la Libération a donné un sens étonnant à sa vie. Cette ancienne professeure d’anglais et directrice d’établissement, a en effet entretenu une correspondance avec celui que tous appelaient « l’Américain ». Une tranche de vie qui a duré 55 ans.

Rose-Marie a connu cet officier américain alors qu'il logeait chez sa grand-mère. Photo C.R.

Rose-Marie a connu cet officier américain alors qu'il logeait chez sa grand-mère. Photo C.R.

Emilie MARIN - Mis à jour le 22 déc. 2025

Vidéo. - Paroles d'hier : Rose-Marie revient sur sa relation épistolaire avec Georges "L'Américain"

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Livre en main, Rose-Marie, bientôt 98 ans, traduit avec une facilité déconcertante le texte en anglais qu’elle a sous les yeux.
Un extrait d’un livre signé d’un certain Georges. Ce dernier y retrace son parcours en France, comme soldat de l’armée américaine, quand les alliés ont débarqué. Il y parle aussi de sa rencontre avec cette Française prénommée Rose-Marie. « C’est vrai ce qu’il a écrit, mais il a aussi sa vision des choses, qui n’est pas forcément la mienne », confie Rose-Marie d’un ton assuré, celui de la professeure qu’elle était, devenue ensuite cheffe d’établissement à Beau-Jardin, à Saint-Dié-des-Vosges.

Des officiers chez sa grand-mère

L’histoire commence en 1944. Rose-Marie et sa famille vivent dans une maison modeste à Jaulny, en Meurthe-et-Moselle. « Il y avait l’écurie, avec les lapins, la chambre noire et la pièce à tout faire. Chez ma grand-mère, il y avait beaucoup plus de place. Elle a alors logé deux officiers de l’armée américaine. Ça tombait à pic pour moi. » La jeune fille qu’elle est à l’époque nourrit en effet le rêve de devenir prof d’anglais.

« Cela faisait deux ans que je l’apprenais à l’école. C’était un peu juste. Alors j’allais tous les soirs chez ma grand-mère pour parler avec lui. » Le rituel a duré trois mois. Le temps que les Allemands évacuent leurs hommes et leur matériel. « On parlait de tout et de rien », confie Rose-Marie, sans en dire plus.

Correspondance mensuelle

Et puis un jour, Georges est reparti dans son pays. « Mais nous avons continué à nous écrire. Au début très fréquemment, et ensuite un peu moins. Nous avons chacun repris notre vie, mais nous nous écrivions en moyenne une fois par mois. » Cela en représente des enveloppes timbrées soigneusement rangées dans un carton.

55 ans de correspondance, ça en fait des lettres. Photo d'illustration

55 ans de correspondance, ça en fait des lettres. Photo d'illustration

Ils ne se sont revus qu’une fois après la guerre, en France. Sur la route de l’Allemagne, où il devait se rendre, Georges s’est arrêté. « J’ai fait la connaissance de sa fiancée. » Un silence digne s’installe. La correspondance n’a pour autant jamais cessé. Jusqu’à quand ? « Jusqu’à sa mort en 2020 », confie-t-elle.

J'ai arrêté d'apprendre l'allemand par patriotisme.

Rose-Marie Humbert

Rose-Marie poursuit sa vie de son côté, passionnée par son métier. « J’enseignais l’anglais, le français et le latin. Je parle aussi l’italien mais j’ai laissé tomber l’allemand. C’est pourtant la langue par laquelle j’ai commencé. Mais j’ai arrêté par patriotisme. » Sa carrière s’achève dans les Vosges au lycée Beau-Jardin dont elle est directrice. « Ce lieu porte très bien son nom. C’est magnifique. Vous savez que c’est Louis XIV qui l’a baptisé ainsi ? »

La suite de l’histoire avec « l’Américain », comme tout le monde l’appelle depuis plusieurs générations, c’est la famille de Rose-Marie et Georges qui va lui donner vie.

C'est notamment grâce à sa nièce, Bernadette, que Rose-Marie a pu rencontrer le fils de Georges. Photo E.M.

C'est notamment grâce à sa nièce, Bernadette, que Rose-Marie a pu rencontrer le fils de Georges. Photo E.M.

Une rencontre avec son fils

Rose-Marie s’est installée à l’Ehpad Sainte-Sophie, à Thiaucourt-Regniéville, à quelques pas de Jaulny. Sa nièce, Bernadette, qui habite la maison familiale, reçoit la visite d’un voisin qui lui explique qu’un Américain se trouve au presbytère.
Il retrace le chemin de son père pendant la guerre. Il y voit une étrange ressemblance avec l’histoire de Rose-Marie que tout le monde connaît au village. Bernadette lui emboîte le pas. Au presbytère de Jaulny, devant elle, se tient Douglas, le fils de Georges.

Le livre écrit par son ami Georges.

Le livre écrit par son ami Georges.

Il tient dans sa main le livre écrit par son père. « Je lui ai dit que ma tante était encore en vie. Il a voulu la voir. Nous sommes allés à l’Ehpad », confie la nièce, toujours sous le coup de l’émotion. Son regard se tourne vers sa tante presque centenaire. « Tu te souviens quand Douglas est venu te voir ? » Un « oui » franc sort de sa bouche, comme une évidence. « Tu trouves qu’il ressemble à Georges, son papa ? » Haussement d’épaules pudique. « Je pense que oui car, quand elle l’a vu, elle a dit « Oh mon dieu » !

Le regard de Rose-Marie semble se perdre dans ses souvenirs. Elle prend le livre, lit quelques extraits à voix haute à l’intention de sa nièce. Laquelle a offert à Douglas une partie de la correspondance entre sa tante et son père. Car il a lui-même a un livre en cours d’écriture.

Bernadette sourit. Elle a beau connaître l’histoire sur le bout des doigts et l’avoir entendu des centaines de fois, cela la touche toujours autant. « Vous savez, Georges était déjà fiancé avant d’arriver en France. Mais je pense que si ça n’avait pas été le cas, il serait revenu. Il serait revenu pour ma tante », conclut-elle sur le ton de la confidence.