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Avant d'être euthanasiée en Belgique, Isabelle a expliqué son choix

La Lorraine Isabelle Monico-Fabisiak, 71 ans, s’est fait euthanasier le 28 septembre en Belgique. Trois semaines avant, elle nous a reçus, diminuée mais encore digne, pour témoigner de son choix. Se sachant condamnée, mais loin d’être en fin de vie, elle a préféré en finir plutôt que de se voir décliner. Récemment votée, jamais la loi française ne lui aurait permis cela. Un cas qui montre que cette nouveauté sociétale n’empêchera pas les Français d’aller mourir de l’autre côté de la frontière, là où la loi est encore plus permissive.

Philippe Marque - Mis à jour le 13 oct. 2026

Il y a forcément quelque chose d’étrange à aller rencontrer quelqu’un qui connaît le jour de sa mort. Avant d’arriver au domicile d’Isabelle Monico-Fabisiak, dans une commune voisine de Metz, nous nous sommes donc fait plusieurs fois le film sur la manière d’aborder le sujet. Nous l’imaginions alitée et épuisée. Mais il a fallu très vite se rendre à l’évidence. La femme élégante et apprêtée de 71 ans qui nous accueille debout, nous serrant la main dans un large sourire, c’est bien elle  !

« Ne leur donne juste pas la date »

Nous sommes le 9 septembre dernier. Seulement dix-neuf petits jours avant son décès. Notre arrivée met fin à la visite précédente. Dans le salon, les étreintes avec une membre de l’association Artisans du monde, dans laquelle Isabelle a œuvré vingt ans, sont émouvantes.

« Tu peux faire part de mon choix aux autres. Ne leur donne juste pas la date », lui lance Isabelle, le visage radieux. À notre tour. Elle nous propose à boire, va chercher des verres et une carafe d’eau et s’assoit enfin, son mari, Alain Fabisiak, à ses côtés. L’échange peut commencer. Il va durer quatre-vingts minutes.
Isabelle n’a plus qu’un filet de voix. Sa mémoire s’estompe. Les notions de dates lui échappent. Parler, la fatigue. Plusieurs fois, elle bute sur ses phrases. Ne parvient pas à les terminer. Les mots se mélangent. Mais elle se lève à plusieurs reprises, regagne le jardin d’un pas chancelant mais quand même alerte, pour la séance photo.

RL / Hugo AZMANI

RL / Hugo AZMANI

Je comprends tout. Mais j’ai perdu beaucoup de facultés. Et cela ne va faire qu’empirer. 

Isabelle

Alain se charge des présentations. « Nous sommes un couple recomposé, marié depuis dix-huit ans. Isabelle était comptable. C’est quelqu’un de très cultivé. Elle a eu deux enfants de sa première union. Comme moi. On a fait de très beaux voyages, cultivé notre jardin, on a adoré les sorties culturelles à Metz. C’était notre vie », résume son époux, qui parle déjà au passé.

Deux ans plus tôt, Isabelle s’est vu diagnostiquer une tumeur au cerveau. « Un glioblastome de grade 4, le pire du pire », commente son mari. Elle a fait l’objet d’une trépanation pour lui ôter une partie de la tumeur : « Les œdèmes ont ensuite poussé et créé des douleurs. La chimio et la radiothérapie lui ont offert six mois agréables. Le milieu médical a été merveilleux. Mais les difficultés à parler sont arrivées il y a quatre mois. Elle a perdu la vision d’un œil. Elle ne peut plus écrire, ni lire. Certains matins, elle ne retrouve plus le prénom de ses petits-enfants. La tumeur est revenue à un autre stade, touchant des zones inopérables. » Isabelle prend le relais : « Je comprends tout. Mais j’ai perdu beaucoup de facultés. Et cela ne va faire qu’empirer. »

En sa mémoire

23 hommages

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Rendre hommage

Comme sa maman, euthanasiée en Belgique en 2019

Ses médecins en France ne lui ont jamais donné de pronostic sur son espérance de vie. Mais Isabelle avait dans l’idée depuis un moment de devancer l’échéance. Le couple adhère à l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD).
Sa maman, atteinte de Parkinson, est déjà morte euthanasiée en Belgique, en 2019, à l’âge de 91 ans. Son dossier avait mis trois années à être accepté. Mais son départ programmé avait laissé un bon souvenir à sa fille. Qu’elle a tenu à reproduire.
À l’issue de sa première opération, il y a un an et demi, Isabelle s’est renseignée à Bruxelles. La Longovicienne Claudette Pierret, qui aide depuis des années les Français à franchir la frontière pour mourir en Belgique et en Suisse, l’a mise en contact avec le Dr Yves de Loch. « On a discuté avec lui et un autre médecin autour de mon dossier. Et il m’a dit que c’était quand je voulais. Savoir qu’on avait cette possibilité nous a terriblement soulagés. Cela nous a permis de mieux vivre la maladie », raconte le couple, qui a tenu le praticien informé de l’évolution et l’a relancé le 2 septembre. Avec cette réponse, digne d’une prise de rendez-vous médical classique : « Il avait peu de places et nous a dit que c’était le 28 septembre. Sinon, cela reportait à janvier  ! »

Copyright : Le Républicain Lorrain / Hugo AZMANI

Copyright : Le Républicain Lorrain / Hugo AZMANI

«  J’ai mis du temps à l’accepter mais aujourd’hui, je n’ai plus peur »

On demande à Isabelle ce qu’elle a alors ressenti : « Je ne peux pas dire que j’ai trouvé ça génial. J’aurais pu aller plus loin. Mais j’ai mal et je ne veux pas me voir décliner. Pour moi, c’est clair, c’est fini. J’ai mis du temps à l’accepter mais aujourd’hui, je n’ai plus peur. »
Et son mari ? « Le premier quart d’heure a été difficile. On a toujours envie de prolonger les choses. J’aurais préféré qu’elle soit là en octobre pour l’anniversaire d’un petit-fils. Mais c’est comme ça. Elle veut garder sa dignité. Dans la famille, tout le monde a accepté son choix. Son corps n’appartient qu’à elle. Pas à la société. »

«  En France, je n’aurais jamais eu l’accord  »

On branche Isabelle sur la loi sur la fin de vie qui vient d’être votée en France : «  D’abord, le décret n’est pas encore appliqué. Et ensuite, telle qu’elle est constituée, je n’aurais jamais eu l’accord. Il aurait fallu attendre que mon état se dégrade. » Alain souffle : «  On a visité les soins palliatifs en France. Les médecins ne proposent de nous prendre que quand on est déjà très affaibli, pour une sédation profonde qui peut durer plusieurs jours. Souvent, quand on va à un enterrement, on entend que la mort a été vécue comme une délivrance. C’est ce qu’on ne veut pas. Cela veut dire que la personne aurait voulu partir plus tôt mais que les lois ne le permettent pas. » Témoigner de tout cela était pour Isabelle une évidence : «  La France ne fait pas cela bien. Pour faire avancer les choses, il faut en passer par là. »
Elle l’a fait à une seule condition : que l’article sorte après sa mort. Pour ne pas que ses derniers jours soient pollués par des opposants.

Copyright : Le Républicain Lorrain / Hugo AZMANI

Copyright : Le Républicain Lorrain / Hugo AZMANI

On s’est tous un jour posé la question de savoir ce qu’on ferait dans les derniers jours précédant notre mort, si l’on en connaissait la date. Isabelle Monico-Fabiziak, elle, aspirait à «  faire la fête  » entourée des siens.
La septuagénaire a signé début septembre ses volontés valables trente jours pour être euthanasiée en Belgique. Avec son époux, ils ont ensuite réservé sept chambres dans un hôtel proche de la Grand-Place de Bruxelles, du samedi 26 septembre au lundi 28 septembre, le jour J.

On a privatisé un restaurant et on a fait la fête le samedi soir et le dimanche.

 Alain, le mari d'Isabelle

«  Nous sommes partis à treize pour l’accompagner. Il y avait nos enfants, nos petits-enfants, sa sœur et son frère, sa belle-mère et son ex-mari. On a privatisé un restaurant et on a fait la fête le samedi soir et le dimanche. On a disserté en terrasse jusqu’à minuit. On s’est baladé au marché aux herbes et on a visité le musée d’art moderne  », raconte son mari Alain Fabisiak.
Isabelle était en chaise roulante. Son état s’était considérablement dégradé depuis le 9 septembre, jour où nous l’avions rencontrée : «  Elle est tombée plusieurs fois. Elle n’arrivait plus à se servir de sa jambe droite ni de son bras droit. Elle a été hospitalisée en urgence pour de la tension artérielle, s’est cassé le petit doigt. Elle n’arrivait presque plus à parler. Elle vivait dans la souffrance physique et mentale et était prisonnière de son corps. Il était temps. »

«  Elle a même plaisanté avec le médecin avant l’injection »

Elle a tout de même impressionné sa sœur, Michèle : «  Elle était resplendissante et sereine. Elle avait aux lèvres un sourire apaisé, elle plaisantait. Elle nous a éblouis par sa détermination et sa tranquille assurance d’avoir fait le bon choix au bon moment, avant de se sentir trop diminuée. C’est une mort choisie, douce, préparée avec tous ses proches. On ne peut souhaiter plus belle façon de quitter la vie, sinon de pouvoir le faire chez soi plutôt qu’à l’hôpital. » Son mari confirme : « Elle n’a jamais pleuré du week-end. Elle est partie avec le sourire, apaisée, sereine et entourée. Elle nous faisait comprendre qu’elle avait de la chance de nous avoir. »

Le lundi, Isabelle et ses proches ont pris le petit déjeuner tous ensemble avant de rejoindre le service oncologie de l’hôpital universitaire de Bruxelles. «  On avait une grande chambre, avec un salon à côté. Il y avait une belle photo de la mer du Nord. On a mis les musiques qu’elle aimait  », reprend Alain. Deux médecins étaient présents. Ils ont fait reconfirmer à Isabelle sa décision plusieurs fois, jusqu’au dernier moment : «  Elle a même trouvé le moyen de blaguer avec le médecin avant l’injection. Une fois celle-ci faite, cela a duré moins d’une minute. »

Photo RL/Frédéric Lecocq
Photo RL/Frédéric Lecocq

Drôle d’ironie de la vie. Isabelle Monico-Fabisiak a été euthanasiée le 28 septembre 2026, jour de la visite du pape chez elle, à Metz. Lors de son séjour en France, le souverain pontife, plus grand pourfendeur de l’euthanasie, s’est opposé à de nombreuses reprises à « la mort programmée », suite à l’adoption récente de la loi sur la fin de vie en France.

Le cas d’Isabelle Monico-Fabisiak montre que le nouveau cadre national ne suffira toujours pas à certains, qui continueront à passer la frontière pour mourir. Jamais elle n’aurait été autorisée à être euthanasiée en France dans son état, même si le décret d’application avait été promulgué à temps.
Et pourtant, cette loi va déjà beaucoup trop loin pour certains comme le sénateur messin LR Khalifé Khalifé, également médecin. Il s’y est vivement opposé dans son assemblée, qui ne l’a d’ailleurs pas adoptée (151 voix contre, 118 pour). « Cette loi ne va pas plus loin, elle va ailleurs. La solennité du serment d’Hippocrate m’empêche d’accepter que donner la mort soit assimilé à un soin. Par l’abolition de la peine de mort nous avons justement relevé les juges et les jurés de cette charge. Pourquoi l’imposer demain aux soignants ? Ne brouillons pas les frontières éthiques. Le médecin n’est pas celui qui administre la fin, sinon cela nuit à la confiance sacrée qui l’unit au patient. Les soignants sont les experts de la vie, pas les techniciens de la mort » a-t-il notamment déclaré dans l’hémicycle.

Le sénateur messin LR, Khalifé Khalifé. Photo RL

Le sénateur messin LR, Khalifé Khalifé. Photo RL

Pour les soins palliatifs

L’élu craint que cette loi engendre « une spirale dangereuse, supprimant le souffrant à défaut de supprimer la souffrance. Comment définir une souffrance insupportable sans ouvrir la porte à des interprétations subjectives ? Comment garantir que la demande s’exprime sans pression ? À l’étranger, les critères, au départ exceptionnels, ont été progressivement élargis. » Lui se voulait plutôt favorable à une amélioration des soins palliatifs, pas assez connus ni accessibles : « La loi Claeys-Leonetti de 2016 a permis de répondre à la problématique dans un cadre équilibré et sécurisé. Dix ans après, elle n’a donné lieu ni à des contentieux ni à des dérives structurelles. »

Claudette Pierret, membre de l’association Le Choix. Photo RL

Claudette Pierret, membre de l’association Le Choix. Photo RL

Où situer le curseur ?

Aux antipodes de cette position, la Longovicienne Claudette Pierret, membre du comité d’honneur de l’association Le Choix, aide à titre privé les malades à mourir en Belgique ou en Suisse. Elle trouve la nouvelle loi française trop restrictive : « C’est une avancée car un médecin va enfin pouvoir aider un malade à mourir sans se retrouver interdit d’exercer à vie. Mais elle n’est pas suffisante. En Belgique, on ne parle pas de phase avancée ou terminale. L’euthanasie y est possible pour les malades qui ont une maladie grave et incurable qui entraîne des souffrances physiques ou psychiques inapaisables. En France, qui va décider qu’un patient est en phase avancée ? Où va se situer le curseur ? On donne encore une fois le pouvoir au médecin de décider à la place du malade. Et ça, je suis contre. »
Elle ne comprend pas non plus pourquoi les mineurs sont exclus de cette aide à mourir. Ni pourquoi la loi privilégie le suicide assisté à l’euthanasie, demandant au patient de s’autoadministrer le produit, sauf s’il est dans l’incapacité de le faire.

  • Ce que dit la loi française

La loi du 18 août 2026 sur l’aide à mourir, dont les décrets d’application n’ont pas encore été promulgués, introduit un droit strict à une aide à mourir (suicide assisté ou exception médicale d’administration) sous cinq critères cumulatifs et obligatoires : être majeur, de nationalité française ou résident stable en France, souffrir d’une affection grave et incurable en phase avancée ou terminale engageant le pronostic vital, présenter des souffrances physiques ou psychologiques réfractaires ou jugées insupportables par le patient, être pleinement apte à manifester une volonté libre et éclairée.

  • Ce que dit la loi belge

La demande doit être volontaire, réfléchie, répétée, et sans pression extérieure. Elle peut concerner majeurs et mineurs. L’euthanasie n’est possible que si la personne se trouve dans une situation médicale sans issue, à la suite d’une ou plusieurs affections graves et incurables qui lui provoquent une souffrance constante, insupportable et inapaisable. Elle ne peut être pratiquée que par un(e) médecin, selon une procédure légale stricte et doit être déclarée à la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie (CFCEE).