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Serguei, dessinateur de presse historique du Monde, disparaît à 69 ans
Serguei, dessinateur de presse historique du Monde, disparaît à 69 ans
Serguei, dessinateur de presse franco-argentin devenu légende du quotidien Le Monde depuis quarante-cinq ans, est décédé jeudi 8 janvier 2026 à Paris à l'âge de 69 ans. De son vrai nom Sergio Goizauskas, il laisse derrière lui une œuvre colossale traversant le dessin, la littérature, la musique et les arts plastiques.
Mis à jour le 09 janv. 2026
Né Sergio Goizauskas le 28 avril 1956 à Buenos Aires, Serguei grandit dans une famille de mélomanes et d'artistes : son père était peintre, son grand-père premier violon à l'orchestre du théâtre Colon de la capitale argentine. Enfant unique d'une mère d'origine russe et d'un père d'origine lituanienne, Serguei baigne dès l'enfance dans une atmosphère culturelle raffinée, entre le piano Bechstein du salon et les carnets de croquis. À 16 ans, Serguei remporte le premier prix du prestigieux concours d'humour argentin Macedonio Fernández, présidé par Quino et d'autres maîtres du dessin. Deux ans plus tard, à peine 18 ans, il publie son premier livre, Serguei O No Serguei, aux éditions Corregidor. En 1976, à seulement 20 ans, Serguei s'exile de l'Argentine dictatoriale pour chercher l'air de la liberté créatrice en Europe.
Paris et la consécration au Monde
Serguei s'installe à Paris en 1978 et publie rapidement dans les grands titres : Marie-France, L'Écho des savanes, L'Express, le New York Times. En février 1981, il rejoint Le Monde, un partenariat qui dure quarante-cinq ans jusqu'à sa mort. Le Monde le définit comme « un poète capable de mettre en dessin et de rendre immédiatement lisibles des concepts abstraits, des idées universelles, des mondes rêvés ». Ses univers se peuplent de pianos, notamment son quart de queue Pleyel 1903, d'anges saxophonistes, de prisons dont les barreaux s'ouvrent sur des horizons libres, de bateaux voguant dans l'espace, de figures féminines mythologiques et de Dieu côtoyant le diable et ses incarnations contemporaines. De 1981 à 2026, Serguei produit environ six mille dessins pour Le Monde ; le recueil Le Tango du dessinateur (2020) en sélectionne trois cents.
Une collaboration intuitive avec la pensée
Roger-Pol Droit, le philosophe dont Serguei illustrait la chronique hebdomadaire dans « Le Monde des livres », résume leur alchimie artistique :
En sa mémoire
Pour rendre hommage à Monsieur Sergio GOIZAUSKAS, vous pouvez déposer un message de condoléances ou partager un souvenir sur sa page commémorative.
Rendre hommageIl avait le génie d'une intuition conceptuelle mise en graphisme. Je lui envoyais mon texte, il l'illustrait intuitivement par un détail qui n'était pas mentionné dans mon article, mais qui se trouvait dans le livre dont je parlais, comme s'il y avait des liaisons énigmatiques entre nous. On s'entendait au-delà de l'explicite.
Roger-Pol Droit
Cette intuition faisait que Serguei dessine le monde en errance, marqué par « l'agonie discrète de toute élégance », « la loi de la mort, la loi du confort », « malfrats glissant sur les plaies béantes de la vraie justice », une charge morale dissimulée sous la fluidité graphique.
Musicien, romancier, créateur multidisciplinaire
Au-delà du dessin, Serguei s'exprimait par la musique : compositeur et pianiste talentueux, il enregistra Falistanie (1997), Revolution Tangera (2003) et L'Homme Nu (2007) sur le label indépendant Nocturne. Romancier, il publia L'Ivresse des livres (Stock, 1994), Dieu, les Anges et la Femme (Seuil, 2001) et La Poubelle des merveilles (Albin Michel, 2018). En 2007, Serguei présente un spectacle Opéra BD au Théâtre du Rond Point à Paris. Palme d'or du Salon International de l'humour de Bordighera (1986) et Prix du Conseil de l'Europe (1985), Serguei incarnait une certaine hauteur morale du dessin de presse français, celle qui refuse la facilité du slogan graphique pour privilégier la complexité du détail énigmatique. Harry Bellet du Monde révélait une anecdote savoureuse : Serguei escaladait régulièrement le toit en pente du journal ou bronzait dans la gouttière, transformant la vie quotidienne en jeu et en poésie. « Moi je me marre, je m'amuse », disait-il avec une joie constante de créer.
Vidéo. - Love Story (Clip officiel)
Pourquoi Serguei a-t-il quitté l'Argentine et comment cela a-t-il marqué son parcours créatif ?
Serguei a fui la dictature du général Videla en 1976 à 20 ans. Cet exil l'a libéré pour découvrir de nouvelles influences en Europe et développer cette esthétique poétique et conceptuelle qui allait le rendre immortel au Monde.
Comment Serguei conciliait-il son engagement quotidien avec sa production parallèle en musique et littérature ?
Serguei voyait ces disciplines comme complémentaires et non concurrentes : « Je dessine le monde et j'écris des chansons. » Chaque médium explorait une facette différente d'une même vision du monde.
Quel était le secret de la relation complice entre Serguei et Le Monde durant quarante-cinq ans ?
Le Monde lui accordait une liberté créative absolue sans attendre de dessins politiques, tandis que Serguei livrait une œuvre d'exigence inébranlable, six mille dessins en quarante-cinq ans. Cette fidélité mutuelle est rarissime dans la presse contemporaine.
L'héritage d'un simple compositeur
Serguei revendiquait une grande filiation avec Saul Steinberg (1914-1999), maître de la ligne pensante, et incarnait une certaine hauteur morale du dessin, celle qui transforme le visible en émotion, la tragédie en poésie graphique, la solitude en musique partagée. Le musicologue Francis Marmande (disparu le 25 décembre 2025) écrivait en 1997 : « Ses chansons ont la netteté de ses dessins dans Le Monde. » Le Tango du dessinateur (2020), dernière publication avant sa mort, cristallise sa philosophie : le tango comme danse du doute, du questionnement, de la séduction mutuelle entre le dessinateur et le monde. Serguei disait simplement : « Je suis un simple compositeur. » Mais dans cette modestie se cachait l'essentiel de sa grandeur : la capacité à transformer chaque jour, chaque instant, en matière poétique, et à offrir aux lecteurs du Monde des fenêtres ouvertes sur des mondes où l'élégance, la justice et la beauté refusent de mourir.