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Rencontre

Depuis 40 ans, le Dr Frémont fait parler les morts : « quelque part on porte tout cela avec soi »

Urgentiste et médecin légiste pendant plus de quarante ans dans la Meuse, le Dr Bruno Frémont a examiné et autopsié près de 2 700 corps. Avant de prendre sa retraite, il revient sur une carrière marquée par les drames, une quête obsessionnelle de vérité et le poids humain d’un métier hors norme.

Le Dr Bruno Frémont, urgentiste et médecin légiste en Meuse : « Ce qui m’a toujours importé, c’est la recherche de la vérité et la défense des victimes ». Photo DR

Le Dr Bruno Frémont, urgentiste et médecin légiste en Meuse : « Ce qui m’a toujours importé, c’est la recherche de la vérité et la défense des victimes ». Photo DR

Christian Chassard -

En Meuse, aucune mort violente ou suspecte ne lui a échappé depuis plus de quarante ans. Urgentiste et médecin légiste à Verdun, le Dr Bruno Frémont a marqué des générations de soignants et d’enquêteurs par son engagement au service de la vérité. Au fil de sa carrière, il a pratiqué près de 2 700 autopsies, intervenant sur d’innombrables scènes de crimes ou de drames humains (accidents, violences conjugales, suicides...).
À l’heure de prendre sa retraite, il accepté de revenir sur ce parcours pas comme les autres. Entre souvenirs douloureux, situations insolites et rencontres marquantes, il évoque un métier souvent fantasmé mais dont le fonctionnement reste méconnu. Un engagement total, souvent discret, qui laisse des traces profondes chez celles et ceux qui l’exercent au quotidien.

Votre premier cadavre ?

Dr Bruno Frémont : « C’était en 1975 à Mont-Saint-Martin. Mon père était médecin légiste. Il m’a mis le pied à l’étrier. Une autopsie, c’est tout de même vraiment impressionnant… Ce jour-là, j’ai commencé à faire un malaise vagal. J’ai dû m’esquiver aux toilettes.  Mon père me suivait du coin de l'oeil.  »

Durant toutes ces années, quel a été l’aspect le plus difficile à apprivoiser ?

«  Ce sont évidemment les drames qui impliquent des enfants, que cela soit en médecine d’urgence ou en médecine légale. Ces moments sont particulièrement impactants pour l’ensemble des secours. Il y a ce sentiment d’innocence, d’injustice et d’impuissance. La mort pour un enfant, c’est quand même quelque chose qui apparaît comme vraiment inacceptable. Alors, annoncer par exemple à une maman que son enfant n’a pas survécu à un accident, cela a toujours été particulièrement douloureux (long silence). Et cette tâche que personne ne veut faire incombe à l’urgentiste. »

Carte de visite

Nom : Frémont. Prénom : Bruno.

Age : 70 ans.

Médecin urgentiste à Verdun depuis 1984. Il pratique la médecine légale depuis 1975.

A été nommé chevalier de la Légion d’honneur en 2021. 

« Tu n'as pas été capable de sauver ma fille »

Un souvenir marquant ?

« Avec mes collègues, pendant des heures, nous avions tenté de réanimer une jeune fille. En vain. Le père m’a dit : ‘Tu n’as pas été capable de sauver ma fille’ et m’a mis un grand coup de poing dans la figure. J’ai ravalé ma salive. J’ai mis de la glace sur mon visage et bien entendu je n’ai pas porté plainte. La situation de ce père de famille était beaucoup plus grave que la mienne. Mais c’était une double peine un peu injuste car nous avions fait tout ce que nous pouvions pour sauver cette jeune fille. Le lendemain, il est venu s’excuser. »

Photo d'archives L'Est Républicain

Photo d'archives L'Est Républicain

Une nuit particulièrement éprouvante ?

«  Il y en a eu beaucoup… J’ai notamment été confronté à deux morts contre le même arbre durant la même nuit à quelques heures d’intervalle, exactement au même endroit. La première sortie de route concernait un pompier volontaire de Verdun. La seconde, au petit matin, une dame qui travaillait à la Poste. Elle était enceinte. Son bébé est mort avec. La route glissait un peu et l’arbre était mal placé dans un tournant. Cela faisait des années que je disais qu’il fallait couper cet arbre. Ils ont fini par le faire. Autant je suis un amoureux de la nature, autant certains arbres sont très mal placés le long des routes. Chaque année, ce sont des dizaines de morts.  »

Photo d'archives L'Est Républicain

Photo d'archives L'Est Républicain

Une autopsie, c'est toujours urgent, c'est rarement propre, voire nauséabond.

 Dr Bruno Frémont, médecin légiste

« Les asticots vous sautent à la figure »

Une situation improbable ou insolite ?

«  Les asticots, c’est terrible ! Quand vous travaillez, ils vous sautent à la figure. Lors d’une levée de corps d’un cadavre putréfié dans un appartement, nous sommes rentrés un peu vite. Le sol était couvert d’asticots et l’OPJ (officier de police judiciaire), qui était juste devant moi, a fait un vol plané, en glissant dessus. Il a tapé la tête la première. Véridique  !  »

Se confronter aussi régulièrement à la mort change-t-il le regard que l’on porte sur la vie ?

«  On a retenu essentiellement de moi toutes ces histoires d'ossements. Mais cela reste anecdotique. Ce qui m’a toujours importé, c’est la recherche de la vérité et la défense des victimes. Qu’elles soient vivantes ou mortes. Pour cela, il faut être disponible, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Le temps qui passe, c’est la vérité qui s’en va. Une autopsie, c'est toujours urgent, c'est rarement propre, voire nauséabond. Et nous n’avons pas le droit de nous tromper. C’est la hantise du légiste. Je suis plutôt fier de ce que j’ai fait. Mais sur un plan personnel, c’est une vocation qui est un peu destructrice. 

Comment avez-vous fait pour préserver votre équilibre psychologique ?

«  J’ai vécu tellement de choses. J’essaye de ne pas trop y penser. Je n’en parle jamais, sauf là parce que vous me l’avez demandé. Quand je traverse le département de la Meuse, à chaque tournant, à chaque arbre, à chaque village, j’ai un souvenir enfoui dans ma mémoire. Et, bien souvent, ce souvenir est douloureux. C’est un peu occulté au fond de moi. Je me soigne avec mes trois passions  : l’histoire, les chevaux et la sylviculture (la culture de la forêt). Mais, au bout du compte, après tout ce que j’ai vu, on ne peut pas être complètement comme les autres. Quelque part, on porte tout ça avec soi. D'ailleurs, mes copains m'ont dit un jour que je rigolais moins qu'avant. »

L’émergence de l’Intelligence artificielle (IA) peut-elle bouleverser le rapport aux cadavres ?

«  L’IA peut faire progresser dans tous les domaines. Mais l’IA n’ira jamais parler aux familles. Ces familles, elles veulent qu’on leur parle droit dans les yeux, elles veulent qu’on leur dise les choses franchement, elles veulent aussi et surtout qu’on soit de tout cœur avec elles. On se tient, on se touche, on s’épaule… L’IA ne pourra jamais remplacer tout ça.  »

Vous sentez-vous parfois investi d’une mission particulière vis-à-vis des victimes ?

«  En 2008, des militaires italiens ont été tués à Lisle-en-Barrois dans le crash de leur hélicoptère. J’ai enchaîné les autopsies sans interruption et pu identifier les huit victimes carbonisées en moins de 24 heures. Les familles ont voulu à tout prix que je leur parle. Nous sommes parvenus à les apaiser. Depuis, je ne rate pas une seule cérémonie commémorative. Et à chaque fois, toutes ces familles italiennes viennent m’embrasser car le médecin légiste est celui qui a vu leurs proches pour la dernière fois. C’est aussi celui qui leur a dit qu’ils n’avaient pas eu le temps de souffrir et qui a pu leur rendre les quelques souvenirs encore présents sur eux. Dans leur malheur, ils m’en sont infiniment reconnaissants et depuis ce jour-là, un lien indéfectible nous relie.  »