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Abdel Aouacheria : "La mort, permet à la vie de perdurer"

Diplômé de l'École Normale Supérieure de Lyon en biologie moléculaire et cellulaire et docteur en biochimie, Abdel Aouacheria signe son premier livre  : La mort, architecte du vivant. Rencontre avec un homme passionné et passionnant. 

Emilie Marin -

Diplômé de l'École Normale Supérieure de Lyon en biologie moléculaire et cellulaire, docteur en biochimie, Abdel Aouacheria est chargé de recherches CNRS à l'Institut des Sciences de l'Évolution de Montpellier.
S'il a contribué à l'écriture de nombreux articles scientifiques sur la vie et la mort des cellules, il signe cette fois son premier ouvrage  : La mort, architecte de la vie, paru en septembre 2026 aux éditions Belin.
Un ouvrage où l'auteur explique comment la mort cellulaire, loin d’être seulement une destruction, joue un rôle essentiel dans la construction, le développement et l’évolution des êtres vivants. La vie et la mort sont étroitement liées et la disparition de certaines cellules permet au vivant de se former, de se maintenir, de s'adapter et de se renouveler.

Alors qu'il suit ses études, Abdel Aouacheria hésite entre ses deux passions : la biologie et la philosophie. La lecture d'une œuvre de référence sur la biologie cellulaire plus tard, il emprunte le chemin des sciences. Mais au fil du temps, sa seconde passion le rattrape. Faire les deux est possible. Pour ne pas dire essentiel. Une exploration transdisciplinaire inspirée par la pensée du philosophe et sociologue Edgar Morin dont il parle avec émotion.
Passionné et passionnant, Abdel Aouacheria partage ses connaissances avec une volonté de rendre des questions scientifiques complexes accessibles à un public plus large. La métaphore étant la meilleure arme de ce scientifique qui adopte une réflexion philosophique.

Abdel Aouacheria explique comment la mort cellulaire, loin d’être seulement une destruction, joue un rôle essentiel dans la construction, le développement et l’évolution des êtres vivants. Photo E.M.

Abdel Aouacheria explique comment la mort cellulaire, loin d’être seulement une destruction, joue un rôle essentiel dans la construction, le développement et l’évolution des êtres vivants. Photo E.M.

Vous êtes biologiste de formation et vous assurez que la mort n'est pas une fin... 

« La mort n’est pas un terme mais permet à la vie de perdurer dans une dimension positive. La mort a plusieurs sens et on change de casquette suivant l’angle que l’on prend. Mourir, c’est plusieurs acceptations ; c’est une zone de transition. Il n’y a pas de définition unique DU mourir. » 

Vous parlez de mort cellulaire programmée. À savoir un mécanisme naturel permettant à l'organisme de remplacer ou d'éliminer les cellules devenues inutiles...

« La biologie apporte une compréhension que la mort travaille le vivant.  La mort cellulaire est présente avant même la naissance et jusqu’à la fin. C’est en réalité un phénomène positif qui permet la sculpture des organes. La main par exemple, au départ, c’est une moufle. Le processus ordonné et génétiquement programmé et les doigts se forment grâce à la mort de certaines cellules. Les doigts se forment et permettent à chacun des connexions avec le cerveau et de faire preuve de dextérité notamment. »

Les cellules sont donc éliminées tout au long de la vie  ?

« Oui  ! Et cela permet notamment d’éviter les maladies. Elles se « suicident » si elles sentent que quelque chose n’est pas normal. Quand je parle de suicide, c'est une image. C'est en fait de l'autodestruction. Seules les cellules qui arrivent à corrompre ce système engendrent par exemple des cellules cancéreuses. » 

La mort des cellules est donc positive  ?

« Elle permet la survie des organismes. C’est le cas dans les écosystèmes. C'est vrai pour tout ce que nous consommons. Tout est touché par la mort des cellules. Il n'y a par exemple pas de fromage si les cellules bactériennes ne se « suicident » pas. »

Dans votre ouvrage, vous évoquez notamment Tchernobyl... 

« Tchernobyl est évidemment un immense drame. Les radiations ont tué les espèces. Mais avec le temps, un repeuplement se fait. En créant de l’absence, on donne la possibilité de la création de l’inverse. Un repeuplement s’est fait et on génère du neuf après une destruction massive. » 

Que se passe-t-il au niveau des cellules lorsqu'une personne meurt ?

« Au moment de la mort, les cellules forment des membranes, comme un sac poubelle. Elles se rangent dedans et les cellules voisines digèrent ces membranes. C’est ce que l’on appelle l’apoptose. On parle en revanche de nécrose quand les cellules subissent un traumatisme, une agression comme le manque d'oxygène ou d'alimentation. »

Existe-t-il, d'un point de vue biologique, un instant précis où la vie s'arrête ?

« Dès lors que l’on parle de transition, on peut estimer qu’il se passe quelque chose. On a longtemps cru que la mort correspondait à l’arrêt du souffle ou du cœur. On a l’impression que la mort est un instant précis. Or la mort n’est pas un instant mais un passage, une transition. C’est notamment vrai entre la mort cérébrale et l’arrêt du souffle. Alors à quel moment meurt-on  ? Il est difficile de trouver un critère. »

Si la mort cellulaire est mal régulée, elle peut donc contribuer à des maladies ?

« Les cellules accumulent des mutations liées à une génétique ou à l’environnement. Des expositions qui peuvent avoir des mutations et ainsi aller vers la cancérisation. Dans les pathologies neurodégénératives, les AVC, nous sommes dans un excès de mort ; une sorte de « suicide » massif des cellules. » 

Quand on avance dans le savoir, le virage de l'ignorance grandit. Et je trouve ça bien de cultiver les questions.  

Abdel Aouacheria faisant référence à la pensée d'Edgar Morin

Votre livre est-il une réflexion philosophique (il est d’ailleurs préfacé par Edgar Morin) ou un ouvrage scientifique ?

« Scientifique et philosophique à la fois. Issu de la pensée morinienne. Ou comment, à partir de la biologie, on peut aller sur le terrain de la philosophie et de l’anthropologie. La mort est quelque chose de complexe. Il faut changer de perspective sur les phénomènes. C’est comme un tissu imprimé  : on ne peut pas voir le motif en regardant chaque fils mais en les reliant. C’est le but de ce livre. »

La mort revêt différentes formes. L’amnésie en est une. La fin d'un amour aussi. Ce sont des formes du mourir. 

Abdel Aouacheria

Selon vous, y a-t-il une vie après la mort ? 

« Comme scientifique j’ai un point de vue matérialiste. Donc oui, de ce point de vue, car la matière, les composants sont recyclés dans la nature. Mais en tant qu’homme, sur le principe de la conscience elle-même je ne dis pas non, je dis je ne sais pas. Le spiritisme est une science psychique. L’objet d’une quête qui veut mesurer de manière matérielle quelque chose qui n’est pas matériel. C’est donc une quête vaine.
Après, jeune, j’ai eu un accident de moto. Je me suis vu à côté de mon corps. Était-ce un signe ou une forme de dissociation ? Je ne sais pas. En temps que scientifique, je ne peux pas me prononcer là dessus. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de vie après la mort, je dis qu'on ne sait pas. 
En tant qu’être humain, je pense en revanche qu’on existe après la mort à travers les actions que l’on a faites de notre vivant. Même des petites actions. On laisse une trace. Les gestes éducatifs, l’amour de grands-parents pour leur petits-enfants… »

Avez-vous peur de la mort  ?

« J’ai peur de la mort des autres. Des proches. D’autant que j’ai trois enfants. Peur de ma mort ? L’homme que je suis, ce qui m’incombe, c’est de vivre au maximum. Mais une fois que le seuil de la mort doit être franchi, nous sommes tous égaux. »

Quelle est la place du deuil dans cette réflexion  ?

« Au moment de la mort d'un proche, on nous soustrait quelque chose et c’est irréversible. Mais le substrat en fait quelque chose de positif. Il faut créer à partir de l’absence.  Donner une nouvelle construction à notre être à partir du deuil. C’est triste bien sûr, mais le deuil est uniquement psychologique. »

"Edgar Morin, mon mentor"

Edgar Morin. Photo ER / A. Marchi

Edgar Morin. Photo ER / A. Marchi

Si son premier choix d'étudiant se tourne vers la biologie, Abdel Aouacheria est vite rattrapé par la philo et a très rapidement envie de concilier ses deux passions.  « Edgar Morin a été le premier à écrire un ouvrage transdisciplinaire sur la mort. C'était en 1951. »
Une vraie source d’inspiration pour l'homme qu'il était, alors loin de s'imaginer qu'il allait le rencontrer. « C'est grâce à cette vision transdisciplinaire que j'ai rencontré Edgar Morin, à Montpellier. Il ne s’est jamais mis de barrière. C’est vraiment mon mentor », confie Abdel Aouacheria alors que le philosophe est décédé en mai dernier. Non sans avoir eu le temps, de préfacer son livre. « Un immense honneur pour moi. » 

 

Rendre hommage à Edgar Morin

Philosophe, sociologue, ancien résistant et théoricien de la « pensée complexe », Edgar Morin s'est éteint le 29 mai 2026 à Paris, à l'âge de 104 ans. Avec lui disparaît l'un des derniers grands intellectuels engagés du XXᵉ siècle, dont l'œuvre foisonnante continue de résonner aux quatre coins du monde.